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mardi 13 août 2013

Entretien de Sophie SHORT avec Jean-François VERNAY

JEAN-FRANÇOIS VERNAY – Pour une autre approche de la littérature

Ecrivain et enseignant–chercheur, Jean-François Vernay est l’auteur de quatre livres. Après des essais universitaires, Jean François, passionné de littérature australienne, s’est adressé à un plus large public avec son essai littéraire sur l’Australie : Panorama du roman australien des origines à nos jours. Avant de se lancer dans la fiction avec Un doux petit rêveur, une fable destinée à tout lecteur à partir de 13 ans, et un nouvel essai, Plaidoyer pour un renouveau de l’émotion en littérature, qui explore le plaisir d’enseigner et de découvrir la littérature. Le petitjournal.com de Melbourne l’a rencontré le temps d’un café à Fed Square

ccCharles Billich
Vous êtes né et habitez en Nouvelle-Calédonie. Pourquoi cette fascination pour l’Australie ?
Cela vient de ma mère, qui est australienne ; je suis franco-australien. A part des visites épisodiques de l’Australie, mon seul moyen d’approfondir et d’explorer ce pays fut d’écrire Panorama du roman australien des origines à nos jours. J’ai toujours aimé la littérature, je me suis intéressé aux romans australiens assez rapidement, j’ai fait ma thèse sur Christopher Koch. Puis, j’ai ensuite élargi mon spectre.
Avant d’y revenir, pouvez-vous nous présenter Un doux petit rêveur ?
J’ai voulu m’essayer à la fiction. C’est moins ingrat que le livre-documentaire, on y prend plus de plaisir, et il n’y a pas de rigueur scientifique. Il y a bien sûr un travail de recherche, mais il est moins besogneux que pour un livre-documentaire. Un doux petit rêveur est donc sorti en septembre 2012. J’ai eu du mal à trouver un éditeur en raison de son format court, les éditeurs que j’avais rencontrés voulaient au moins le double de pagination pour me publier. Ou alors, on m’a demandé d’y joindre des nouvelles. Il fait 70 pages, et je l’ai choisi comme ça parce que je voulais que la fable soit autonome, insulaire, qu’elle ait son existence pleine et entière. Le livre traite d’insularité, d’isolement.
L’histoire est ancrée dans le Pacifique, mais j’ai quand même souhaité qu’elle garde les caractéristiques d’une fable : tous les traits sont génériques, donc on se doute que cela se passe dans le Pacifique, même si je laisse libre court à l’imagination des lecteurs.


Comment cette idée vous est-elle venue ?

La donnée de départ du livre est Le petit prince de Saint-Exupéry que je lis tous les 10 ans depuis que j’ai 7 ans, et j’ai à chaque fois une vue différente. J’ai lu au tout début l’histoire de ce garçon isolé sur sa planète, qui a sa perception à lui – celle d’un enfant. Tout l’ouvrage est basé sur la vision qu’un enfant a du monde adulte.
La deuxième lecture que j’en ai eue m’a fait penser à sa position insulaire, tout seul sur sa planète, à attendre que quelque chose vienne, que quelque chose arrive.
A la troisième lecture du Petit prince, ça a été de me dire que ce garçon est enfermé dans son monde, qu’il a du mal à communiquer avec les autres, notamment avec les adultes. On est peut-être dans une illustration poétique de l’autisme.
En regroupant donc toutes ces images, j’avais tout ce qu’il fallait pour écrire cette fable fuguée, en abordant le thème du conte de fées dans le premier chapitre, dans le second chapitre il est reprit avec une dimension onirique, et dans le troisième chapitre avec une lecture psychiatrique. Il parle de plein de sujets du Pacifique : la dimension postcoloniale, la distance, la périphérie, etc.
En début d’année a paru Plaidoyer pour un renouveau de l'émotion en littérature. Est-ce votre rôle d’enseignant qui vous a incité à explorer la littérature autrement ?
L’enseignement tient une grande part dans ma vie puisque cela fait une dizaine d’années que j’exerce ce métier. Etant par ailleurs chercheur en littérature, je me suis donc intéressée à la critique cognitive pour explorer d’autres aspects de la fiction, à savoir la façon dont on approche la littérature par le biais de l’esprit, par la psychanalyse. Et donc j’ai conçu ce plaidoyer comme une investigation de l’esprit du créateur, de deux créateurs en fait, car le créateur a un double visage : c’est à la fois l’écrivain et aussi le lecteur qui créé l’œuvre par sa propre lecture personnelle. Ça se nourrit de plusieurs thèses ou ouvrages précédents, il y a eu la théorie de la réception de Robert Jauss, où il parle d’horizons d’attente où le lecteur fait une projection de ses propres fantasmes, c’est-à-dire qu’en lisant le texte, il le recréé par son prisme.
Là où je veux être un peu plus novateur, c’est dans l’apport des neurosciences. J’ai remarqué que pendant pas mal de temps, on a considéré la littérature de manière purement analytique. Toutes les approches littéraires étaient là pour mettre en place une grille de lecture scientiste où il fallait avoir une approche très carré, avec des schémas, une terminologie barbare. Tout ça m’a interpellé et puis j’ai vu que le système éducatif proposait une méthode de la dissection, du déchiffrage des petits détails, sans vraiment réussir à partager le goût de la littérature. On le voit aussi de manière plus professionnelle quand on a cette idée du critique qui a une tendance à vouloir rendre les choses très cartésiennes, très rationnelles, une tendance à être dans le jugement littéraire, dépourvu de tout affect, sans le côté émotionnel. Partager une émotion devrait être une des premières préoccupations à la fois du lecteur lambda et des enseignants.
Le lecteur amateur n’a pas besoin qu’on lui parle d’émotion, il s’adonne plus volontiers à ses passions, à ses coups de cœur. C’est le premier à être dans l’émotion.
Le lecteur professionnel est contraint à une lecture, il se doit d’être beaucoup plus dans la dissection, d’être objectif. On se donne l’illusion d’être objectif alors que la littérature nous amène à la subjectivité. Cela fait parti de l’un de mes projets : le retour à la subjectivité. Je propose qu’on s’intéresse de plus près aux théories de la psyché ; la psychanalyse est liée à la littérature.
Toute émotion ne va pas sans un processus intellectuel. Je ne propose pas de contenir ou de libérer, je propose de prendre acte de ses émotions qui entrent en jeu à n’importe quel moment.

Revenons à votre premier livre sur le roman australien, comment est- il articulé ?
Ce livre a été remarqué avant même que les critiques ne tombent, car il n’y a pas d’autre ouvrage de référence similaire sur ce sujet dans l’espace francophone. Il est articulé comme un DVD. Il est divisé en 6 chapitres : il y a un prologue, un épilogue, une partie documentaire, des bonus qui regroupent une chronologie littéraire et une des naissances d’écrivains, il y a même un générique en guise d’index. Il y a aussi une bande-annonce. J’ai scindé la période 1831-2007 en 6 périodes. On peut le lire de plusieurs façons différentes.
Quelle est la période australienne que vous préférez ?
La période contemporaine. Si je devais partir avec 3 livres d’auteurs australiens sur une île déserte ce serait trois livres que je n’ai pas encore lus. C’est bien dommage, moi qui voulais vous recommander quelques titres ! (Rires).
Quelles sont pour vous les caractéristiques de ces écritures australiennes ?
Je les décline pour l’essentiel dans le prologue, mais on peut avancer qu’il y a eu pendant longtemps une crispation sur l’identité nationale, donc il fallait mettre de la couleur locale, que le lecteur se sente immergé dans l’Australie par une représentation mimétique de l’environnement. Voilà la première.
Toujours dans cette dérive, il faut être plus australien que l’Australien lui-même. Il faut forcer un peu le trait, forcer l’accent. On est un peu dans de la caricature. Par exemple, c’est comme si – moi qui n’ai pas l’accent de la Nouvelle-Calédonie – on allait absolument chercher à m’en donner un pour que je sois représentatif des Néo-Calédoniens. Cela n’a pas de sens.
La plupart des prix littéraires ici sont beaucoup plus orientés sur l’australianité. Les œuvres doivent refléter l’esprit de l’Australie. Les écrivains finissent par réduire leur vision à des considérations nationales ou régionales. Donc le lieu devient en quelque sorte un lieu commun.

Sophie Short (www.lepetitjournal.com/melbourne) lundi 29 Juillet 2013
Jean-François Vernay présentera ses œuvres au SILO 2013 en Nouvelle Calédonie,
Retrouver le blog de Jean-François: ici
Son blog sur la littérature: ici
Plaidoyer pour un renouveau de l'émotion en littérature, Paris : Complicités, 2012
Un doux petit rêveur, Montmoreau : les 2 encres, 2012
Panorama du roman australien des origines à nos jours, Paris : Hermann, 2009
Traduit en anglais sous The Great Australian Novel- A Panorama, Melbourne : Brolga, 2010
Water From the Moon: Illusion and Reality in the Works of Australian Novelist Christopher Koch, New York: Cambria Press, 2007

 

 

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