counter

jeudi 17 mars 2011

« La poésie de la sensualité » : les nus de Charles Billich


Copyright des oeuvres: Charles Billich.


Né le 06 septembre 1934 à Lovran, ville située sur la presqu'île de l'Adriatique jadis appelée Istrie, Charles Billich peut être défini comme un homme riche de dualités qui se plaît à réconcilier les contraires.


« La poésie de la sensualité » : les nus de Charles Billich

L'homme lui-même incarne la coincidencia oppositorum. Au confluent de deux cultures, cet Australien-Croate, peintre et sculpteur, ne cesse de se dédoubler. L'homme public oscille entre gravité et légèreté, l'amphitryon jongle avec le luxe et la simplicité, le chercheur émaille son érudition de menus propos, et l'artiste retrouve toute la rigueur de sa peinture dans le chaos de son atelier. En janvier 2003, le maître déclarait : « Mes nus ne sont jamais lubriques ou pornographiques ; ils sont plutôt poétiques. J’appellerais mon œuvre : la poésie de la sensualité » (1).

L’égérie de Billich
A chaque grand maître son égérie. Si Picasso avait sa Dora, Dalí : sa Gala ; Billich, quant à lui a sa Christa qui, depuis leur première rencontre en 1985, a inspiré plus de la moitié des nus exécutés par Charles. Billich fait partie de ces peintres de nus qui ont élevé cette spécialité au rang du sensuel. Pour reprendre ses propos : "Mon style d'art érotique relève plus de la clarté esthétique que de l'explicite. Mes penchants sont plus d'ordre sentimental que charnel, plus d'ordre introspectif que descriptif, plus d'ordre ludique que désinvolte". Il n'y a rien de sexuel. Le regard de la femme n'est pas lascif et les rondeurs se font rares. Ses femmes sont plutôt menues, graciles et gracieuses. Les couleurs à dominante rouge-orangé expriment toute la passion qui émane de ces poses. On peut ranger Billich parmi les artistes qui établissent et expriment une telle complicité avec leur modèle féminin qu'il est impossible au spectateur "de croire qu'elle s'est dévêtue pour lui", comme le dit si bien John Berger (2). C'est tout juste si le spectateur ne campe pas, malgré lui, le rôle du voyeur.

Un rapport ambivalent avec les femmes
Et pourtant, son rapport avec les femmes est assez ambivalent. Elles le fascinent, de par leur charme et leur beauté, autant qu'elles le façonnent puisque sa manière de les dépeindre est presque invariable. C'est parce qu'elles sont perçues comme impressionnantes, voire dominatrices, que leur visage est souvent détourné, quand il n'est pas flou ou presque gommé (Tristesse, 1991). Et si l'on distingue davantage la silhouette, les yeux sont généralement baissés (Queen of Spade, 1994 ; Lovranka, 1988). Ces femmes sont fréquemment peintes de dos (Members Only, 1991 ; Firecracker in the Aquarium, 1996) ou de profil (Lucy's Back ! 1995) (3), et quand elles sont peintes de face (30 Years Later, 1995; Sophie 1997 ; Daniela 1998), leur regard est terne ou vitreux. On sent que l'artiste est ému devant ces femmes dont les dualités jungiennes (la séductrice/ la destructrice, la déesse / la sorcière, la pure/ la catin, etc.) lui ont été révélées lors d'une douloureuse expérience dans sa jeunesse. En effet, au début des années 50, alors qu'il se savait menacé pour avoir publié des propos séditieux allant à l'encontre du régime d'Istrie et qu'il tentait de fuir, il fut arrêté puis emprisonné au Goulag après avoir été dénoncé et trahi par sa petite amie. Parce que ressentis comme ambivalents, ambigus et incertains, les modèles féminins de Billich baignent dans un flou artistique.

Billich symbolique
La symbolique de certains nus est résolument biblique. In the Garden of Good and Evil (1997), par exemple, suggère une allégorie de la tentation. Le point de mire est le fruit défendu, une pomme rouge qui jouxte subtilement le sexe de la femme pour permettre au spectateur d'établir une correspondance, somme toute convenue, entre ces deux éléments. Le sourire peut être celui du défi de la tentatrice à la faiblesse de la chair, tout comme il peut être un symbole de la felix culpa. Sans péché originel, point de salut pour notre âme. L'horloge située en haut à gauche nous rappelle que depuis la Chute, l'homme est passé d'un extrême à l'autre : de l'éternité à la temporalité, de l'immortalité à la mortalité (tempus fugit : le temps est fugitif, l'homme doit donc composer avec sa finitude), de l'otium (l'oisiveté) au negotium (le travail).

Notes :
(1) J.-F. Vernay, "Des sauts magiques sur le continuum d’une vie. Entretien avec Charles Billich", Correspondances Océaniennes 2 : 1 (Juin 2003), pp. 25-8, p.27.
(2) J. Berger, Ways of Seeing (London : BBC & Penguin, 1972), p.57.
(3) Tableau publié in Correspondances Océaniennes 1 : 1 (Mars 2002), p.4.
Jean-François VERNAY,
auteur de Panorama du roman australien (Paris: Hermann, 2009) traduit par Marie Ramsland sous le titre de The Great Australian Novel – A Panorama (Melbourne : Brolga, 2010)

Pour plus d'images sur la production de Charles Billich, consulter son site:
http://www.billich.com.au/

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Remarque : Seul un membre de ce blog est autorisé à enregistrer un commentaire.